Absent

 

            Je suis absent. Lorsque vous ouvrirez la porte, vous trouverez la chambre vide. Vous ne vous affolerez pas immédiatement, vous me chercherez dans d’autres pièces et bien entendu dans le jardin, dans les alcôves de verdure, sous l’abri de la tonnelle. Je resterai invisible. Alors l’émoi gagnera l’institut, vous appellerez la gendarmerie et vous lui donnerez mon signalement. Ils interrogeront le voisinage et ils dragueront les rivières. La radio, la télévision orchestreront l’enquête. Vous ne me retrouverez pas. Bien sûr, puisque je suis absent.

            Pardonnez-moi l’embarras que je vous cause. Sous peu, ma disparition vous soulagera, mais j’aurais quand même préféré m’effacer à votre insu, toute trace de moi gommée de votre mémoire, au lieu de mettre le comble à des soucis dont vous garderez le souvenir. Je vous ai toujours posé problème. Mon cas n’a jamais été répertorié, et je n’ai été placé ici que faute de mieux. Je n’ai pas de crises d’agitation, je n’ai jamais agressé personne, je ne me comporte pas comme les autres enfants de l’institut. Si je n’ai jamais parlé, je lis beaucoup et j’écris avec une aisance que vous jugez anormale au point d’y voir un symptôme supplémentaire. Vous avez sans doute raison, j’écris pour m’approprier les mots que m’a refusés ma mère parce que c’était moi qu’elle refusait.

            Ma mère ne me parlait pas. Elle me lavait, me changeait, me nourrissait en silence, sans caresse et sans regard, comme si je n’avais pas eu d’autres besoins. Elle n’avait consenti à moi que pour mon père, qui seul m’avait désiré et dont la disparition m’avait ôté toute valeur. Ne me demandez pas d’où je tiens cela, je le sais et il n’y a rien de plus à dire. Mes premiers mois se sont déroulés sans parole, et les choses n’ont guère changé quand j’ai grandi. J’ai peu à peu appris à marcher, à être propre, à m’habiller avec le minimum de mots. Ma mère me donnait des ordres simples, brosse-toi les dents, tiens ta fourchette, comme on dirige un automate. Il lui suffisait que j’obéisse, que ce fût sans parler ne la dérangeait pas. Sans doute était-ce même l’inverse. Je me laissais oublier, et cela lui convenait.

            Les mots, je les attrapais au vol quand elle discutait avec ses amies. Au vol et comme un voleur, car ils n’étaient pas pour moi. Je les thésaurisais en silence, sans les prononcer jamais. J’aurais voulu fixer leur être volatil, lui donner une forme stable qui m’aurait permis de les contempler avec un plaisir d’avare. J’aspirais à l’écrit avant de le connaître, et j’ai su d’emblée m’approprier mon domaine lorsque l’école me l’a révélé. Je ne l’ai fréquentée  que brièvement, mais assez pour comprendre comment se combinaient les lettres et pour m’éprendre de ces combinaisons qui offraient enfin un royaume à mon exil. Je n’étais jamais rassasié de ces signes austères  qui s’alignaient sur la page en frises immobiles, et qui enserraient derrière leur grille de hampes et de jambages le miroitement d’images insoupçonnées. J’ai appris très vite à les reproduire et, bientôt, je n’ai plus vécu qu’à travers eux. J’ai passé chez moi des heures plongé dans les livres de ma mère, étourdi et fasciné par leurs récits obscurs, mangeur de papier, buveur d’encre, être d’encre et de papier moi-même ou aspirant à le devenir. C’est pourquoi j’ai bu le contenu de la bouteille qu’elle gardait sur son bureau pour remplir le stylo dont  elle était si fière. Mangeur  de papier, buveur d’encre, c’est cela qui m’a conduit à l’hôpital et ensuite dans votre institut.
       

Librairie ecritoire

            Les mots sont des éventails fermés dont les plis recèlent des chatoiements soyeux que je déploie à mon gré. J’écris rose, je trace le o rond comme une corolle où frisent les pétales serrés, et je prends au piège de quatre lettres une fleur épineuse et parfumée dont le cœur abrite une abeille ; roses, et c’est tout un buisson qui s’épanouit pour moi dans l’été lourd de fruits mûrs. Parfums qui ne s’évaporent jamais, fleurs qui ne se flétrissent pas, c’est pourquoi je les préfère. Les lettres que je trace et que je tresse dessinent sur la feuille blanche la clôture infranchissable du jardin auquel j’ai seul accès.

            Car même si je feins de m’adresser à vous, ce n’est pas à vous que mes mots sont destinés quand je les agence avec ce brio qui vous étonne. Les mots ne sont pour vous qu’une monnaie interchangeable. Pour moi ce sont des joyaux uniques, des gemmes dont l’éclat m’absorbe et ne me lasse jamais. Vous communiquez et je contemple. En écrivant je poursuis un but que vous ne soupçonnez pas.

            Mangeur de papier, buveur d’encre, j’ai toujours voulu vivre dans un univers de mots et je sais aujourd’hui le moyen d’y parvenir. A mesure que je m’écris, ma substance s’écoule dans le texte qu’elle imbibe, dans les lettres qui me boivent comme un buvard. Bientôt ne resteront plus de moi que ces signes noirs comme les pattes d’un insecte élégant et merveilleux. Lorsque j’écrirai le dernier mot, vous pourrez ouvrir la porte. Ma chair est de papier, mes veines charrient de l’encre. Je me suis absenté à jamais.

 

 

Nouvelle publiée dans la revue Diérèse, n°55, hiver 2011-2012