Le Rêveur de jaguar

       Quand j’eus maîtrisé la première phase, je m’accordai un repos de plusieurs jours. Je n’abordai pas la prochaine étape sans terreur : désormais le rêve devait inverser le cours du réel. Lorsque je me sentis prêt, je conçus nuit après nuit la guérison d’Erèbe. Je me défiais de mon impatience, car l’oubli du moindre symptôme aurait ruiné mon entreprise : je mesurai chaque poussée de fièvre, j’allais jusqu’à rêver la lutte obscure du sang. Les entailles s’assainirent, les bords se refermèrent, le pelage retrouva son lustre de velours. Enfin je le rêvai dans sa noirceur intacte, et je m’éveillai de mon rêve pour glisser dans un autre rêve où je sortis de mon lit. Je traversai le jardin, et je ne fus pas surpris de trouver le jaguar dans la cage où je l’avais vu mourir. Il vint se frotter contre moi quand j’eus déverrouillé la grille ; mes mains palpèrent son flanc droit, où je dus chercher sous la fourrure des cicatrices si parfaites qu’elles n’étaient sensibles qu’au toucher. Son corps vibrait sous mes paumes, tandis que montait ce grondement doux qui avait rythmé son agonie.

            Il me suivit sous les arbres, accordant sa foulée à mes pas, puis me devançant comme un grand chat joueur. Parfois sa silhouette massive et souple glissait dans une coulée de lune, mais le plus souvent je ne percevais pas même un froissement de feuilles. Puis surgissait de l’ombre une ombre plus compacte : je sentais la poussée de sa tête, et tout ce corps de fauve ondulant contre moi de l’épaule jusqu’aux reins. Plusieurs fois, il lécha mon poignet, mais je me dérobai à cette langue rugueuse. Pas un instant je n’oubliai ses griffes, ses crocs, sa royauté de tueur. J’étais un démiurge épris de sa créature qui était devenue son dieu : il me semblait juste qu’à tant de puissance et tant de grâce fût accordé un pouvoir de mort.

            Je compris trop tard que sa vigueur faiblissait. Ses mouvements se faisaient plus lents, sa présence moins palpable. Au fond du jardin, il choisit un acajou dont il voulut labourer le tronc ; mais il s’affaissa au pied de l’arbre, et quand je tâtai l’écorce je n’y découvris aucune entaille. Une dernière fois, il tenta de me lécher la main ; je sentis à peine l’effleurement de sa langue. Quand je lui caressai la tête, mes doigts s’enfoncèrent dans la fourrure et traversèrent un mirage sans rencontrer le crâne dur. Le corps d’Erèbe se diluait, retournait aux ténèbres dont il était issu. Bientôt son regard seul demeura suspendu dans l’ombre, puis la nuit absorba les deux puits d’or liquide, comme un désert de sable noir où je me serais perdu. Il me semblait que le réveil aurait atténué ma détresse, mais je dus encore traverser le jardin et revenir à mon lit pour rêver que je m’endormais.

            Je retrouvai au matin ma déception intacte. Une douleur me cuisait les poignets : j’y reconnus deux marques rouges. Je me souvins de la langue d’Erèbe, et je passai la journée dans une joie ardente et lucide. La nuit suivante, et toutes les nuits qui précédèrent ma décision ultime, notre familiarité grandit : j’enfonçais mes bras dans son pelage, je les jetais en collier autour de son poitrail et j’y appuyais ma tête. Lui me bousculait d’un coup d’épaule et se couchait à demi sur moi ; une patte de velours implacable glissait en travers de mon torse et se posait à l’endroit  précis où battait mon cœur. Quand il captait les effluves de sa forêt, la palpitation de ses narines élargissait deux fentes sombres, et je sentais la pointe de ses griffes qui laisseraient sur ma peau une empreinte aiguë de fleur. Mais ces moments de puissance étaient de plus en plus brefs : chaque nuit effaçait plus tôt l’éclat suppliant de ses yeux.

            Je sus que j’allais le perdre sans recours, à moins de lui consentir enfin l’offrande qui lui rendrait son poids de muscles et de nerfs. Il y a peut-être une semaine, il y a peut-être un mois, je le fis monter dans la jeep pour le ramener dans la Réserve. Son souffle sur ma nuque devint de plus en plus rapide, et sa queue battit comme un serpent lorsqu’il reconnut son domaine. Avant de le libérer, je lui permis de lécher mes poignets, là où affleurent les veines, et de desceller la source de mon sang. Ses yeux me parurent deux étoiles, qui grâce à moi ne s’éteindraient plus. Une seule détente le rendit à sa nuit peuplée de proies odorantes et de feuillages lourds.

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            Je sentis alors ma faiblesse : de retour au bungalow, je m’évanouis sous la véranda, et depuis je ne me lève guère. Durant plusieurs nuits, Erèbe est revenu laper à mes poignets un regain de vigueur ; il y a creusé ces ulcères qui déroutent la science des plus habiles. Aucun n’a identifié mon mal, mais tous s’accordent à penser que je ne lui survivrai pas. Et tandis que je glisse dans un sommeil de fièvre, mon jaguar s’éveille à la vie paresseuse et violente que je lui ai rendue. Lové à la fourche de son arbre, presque dissous dans l’ombre des feuilles, il lustre son pelage de sa langue au rose de corolle, puis il déploie son corps élastique et se laisse couler au sol. Il s’étire contre le tronc, et griffe longuement l’écorce. Sous le lacis des lianes, il suit une piste au parfum de musc ; pas un craquement de branche n’avertit le cerf : d’un bond, le jaguar lui broie les reins ; il l’éventre, et plonge dans ses viscères un mufle trempé de sang.        

           Lorsque je sors de mon rêve, je garde encore sur les lèvres un peu de cette saveur qui a rempli sa gorge. Je retrouve mon corps exténué qui se dissout dans la sueur, mes mains cheminant sur les draps comme des araignées diaphanes, je ne les reconnais pas plus que ces faces brouillées, ces voix qui murmurent autour de mon agonie. Peut-être tout cela n’est-il que le songe d’un fauve qui sommeille dans la forêt moite : prisonnier de ses paupières closes,  Erèbe endosse ma dépouille exsangue comme un vêtement trop étroit. Mais à son réveil, il flairera la femelle en rut dont l’odeur s’est accrochée aux feuilles, il la soumettra en lui mordant la nuque, et chevauchera ses flancs dorés qui auront fleuri sous la lune. Plus tard, il plongera dans une rivière sombre et moirée comme son pelage ; l’eau sculptera ses formes splendides, tandis qu’ailleurs, un homme coulera comme un nageur épuisé dans la mort qui le lavera de sa fièvre. Alors une même fraicheur nous enveloppera le ventre, et le jaillissement de l’écume noiera nos souvenirs. Quand je bondirai sur la berge, j’aurai oublié le nom qu’il me donnait ; il ne saura plus qu’il m’appelait Erèbe, et que mon regard avait absorbe son âme avant qu’il m’ait abreuvé de son sang. Je retrouverai dans mon sommeil le plaisir du meurtre et du jeu, le parfum des feuillages et le goût de la chair vive. Nous n’aurons plus que des rêves de jaguar.

 

 

Nouvelle publiée pour la première fois
dans la revue Taille Réelle en 1990, puis reprise dans le recueil du même nom.

La citation initiale est tirée du recueil Fictions, de Borges