Le Rêveur de jaguar

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            «Dans le rêve de l’homme qui rêvait, le rêvé s’éveilla» : j’ai oublié le titre du conte, mais je me souviens de l’émotion que cette phrase avait soulevée en moi. Appel ou prémonition, il me semble aujourd’hui que tout a commencé par elle. Pourtant je n’y songeais guère lorsque Pablo vint m’avertir : l’un de nos jaguars était en difficulté sérieuse ; d’après les signaux de son collier, il se déplaçait à peine depuis trois jours. Je pensai avec rage que malgré nos mesures, les braconniers sévissaient encore. En attendant le retour de la jeep qui devait me ramener la bête, j’eus le temps de consulter sa fiche : l’un de nos meilleurs reproducteur, un mâle noir de cinq ans que nous appelions Erèbe. On le transporta directement au bloc opératoire ; il avait reçu une forte dose d’anesthésique, et je voulais profiter de son sommeil. Cette fois les braconniers étaient hors de cause : la blessure qui lui labourait le flanc droit accusait les griffes d’un rival ; j’eus la vision d’un conflit rapide, mufles grimaçants, gorges feulantes, crocs déchirant la nuit lourde. Les plaies étaient couvertes de sang spumeux et de sanies. En les nettoyant, je mis à nu cinq entailles. Je les refermai une à une, et parvins à recoudre la peau de velours souple. Puis j’envoyai mon assistant chercher un supplément de pénicilline pour enrayer une infection que je jugeais redoutable. Durant quelques minutes, je demeurai seul avec Erèbe. J’avais déjà opéré des fauves : j’étais bouleversé par cette puissance paralysée, par ces armes inutiles, mais celui-là m’émut plus que tous les autres. Je contemplais ce corps inerte, fait pour le bond exact et pour le glissement de la course, l’éclat de ces yeux immobiles ouverts sur une vision où je n’existais pas. Ondes sur une eau dormante, des frissons moiraient son pelage piqué de mouchetures plus sombres sous l’uniforme couleur noire. J’appuyai ma tête contre son flanc, j’écoutai sa respiration, son cœur, je sentis résonner la rumeur de sa vie tenace. Je le caressai longuement, comme si mes mains avaient modelé une créature parfaite prise dans la gangue du sommeil et qu’allait animer le souffle d’un dieu.

            Son réveil fut plus laborieux : on eût dit une agonie. J’en perçus les premiers signes aux mouvements répétés de ses griffes, qu’un réflexe dégainait et rétractait tour à tour. Sa respiration devenait bruyante, des coulées de bave souillaient son mufle et son poitrail. Des rugissements sans trêve s’étranglaient dans sa gorge et s’achevaient en râles. Ses pattes déchiraient le vide, animées de mouvements brusques et sans but.

            Deux heures plus tard, j’étais aussi épuisé que lui. Je le vis enfin dresser la tête, se soulever à demi. Il reprenait vie dans un chaos de sons, de formes et d’odeurs où il percevait autant de signes hostiles. Trop affaibli pour rester debout, il se tenait couché dans la posture du sphinx. Je me rapprochai de la cage : ce mouvement aiguisa son regard. Il tenta de menacer, mufle plissé, babines retroussées sur les crocs. Si dérisoire qu’il fût, ce défi en aurait arrêté plus d’un. Mais je m’approchai encore ; sa gueule s’ouvrait sur des muqueuses de nacre rose que l’affleurement du sang teintait de stries plus sombres ; ses yeux semblaient deux puits où brûlait de l’or en fusion. Je lui parlai, sans ignorer que ma parole était absurde : la voix humaine n’apaise pas les bêtes qui ne l’ont jamais connue. La mienne l’apaisa cependant. Le rictus s’effaça, les oreilles pointèrent pour capter les mots que je murmurais pour lui, et sans me quitter des yeux il posa son menton sur ses pattes. Fatigue ou douceur, une brume noyait de nouveau son regard. Il ferma les paupières, ses muscles mollirent sous le pelage, et il coula dans le sommeil.

            Nos soins trop tardifs furent inutiles. Malgré les antibiotiques que j’administrai en doses massives, une septicémie se déclara. En quelques jours, le déclin de ses forces amena une fin inévitable à laquelle je ne me résignais pas. J’étais seul auprès de lui quand il mourut. Allongé sur le flanc gauche, il n’avait plus bougé depuis la veille : je regardais ses yeux voilés, ses os saillant sous le pelage terni, les plaies que je n’avais pas su guérir. Lorsque je revins au crépuscule, je le trouvai toujours immobile. Le courage ne fut pour rien dans l’impulsion qui me fit entrer dans la cage : le sentiment d’une perte terrible m’accablait, qui rendait le risque dérisoire. Dans le jardin proche, la lune émergeait lentement des feuillages. Un pan de lumière enveloppa soudain Erèbe, me rendant intacte sa beauté qui parut coulée dans le basalte. Sa tête se souleva un peu, et j’osai le caresser comme j’avais fait dans son sommeil. Un grondement égal et doux monta de ce corps exténué : il ronronnait, comme seuls ronronnent les fauves très jeunes contre le flanc de leur mère. Puis je sentis sa lange râper mon bras nu, et le sang perler sur ma peau..

 

       

          Autour de nous palpitait la nuit touffue ; sans doute percevait-il, au-delà du jardin, la présence impérieuse de sa forêt que peuplait le va-et-vient des bêtes, et où des effluves de meurtre flottaient sous les parfums de feuilles et de fleurs. Il lécha sur moi les dernières gouttes tièdes, un dernier frisson parcourut son pelage et mourut au bord de son épaule. Si j’avais pu agir à l’insu des autres, je l’aurais ramené là-bas, pour l’enterrer dans son domaine sous le foisonnement des arbres et des lianes. Mais il fut incinéré sur place, et rayé des effectifs.

            Vers cette époque, mes collaborateurs remarquèrent les premiers signes d’un état qui devait les alarmer plus tard : des absences, surtout, qu’ils attribuèrent à l’excès du travail où je m’absorbais vainement. De fait je portais le deuil de cette bête dont je ne me pardonnais pas la fin. Erèbe restait lové au fond de moi et refusait d’y mourir. Je sentais sa présence comme une masse charnelle, un poing serré, un nœud de forces assoupies. À tout moment, j’étais à la merci de sa morsure brûlante. Peu après je commençai à rêver.

            Le cauchemar se déroulait selon un rituel implacable : je me glissais dans le jardin plein d’ombre, et je sentais mon angoisse durcir comme un bloc de lave en approchant de la cage. Je savais ce que j’allais voir, et pourtant je franchissais la grille, je parcourais des mains le corps agonisant d’Erèbe, je me noyais dans son regard d’or, et je sentais sa langue écorcher mon bras. Puis ses yeux s’agrandissaient, j’y lisais un reproche insoutenable, et chaque fois je tentais de m’éveiller pour échapper au pire. En vain : les yeux s’élargissaient encore, puis débordaient de leurs orbites, et coulaient sur mes mains comme des larmes ; la gueule s’ouvrait sur un râle, me soufflant au visage une haleine putréfiée. Je voulais repousser le cadavre, mais je sentais mes paumes collées à cette chair froide, à ce pelage usé comme une fourrure trop vieille. Je voulais au moins détourner mon regard : malgré moi, mes yeux revenaient au flanc blessé ; les entailles dégorgeaient par vagues un trop-plein de larves blanchâtres qui lui rampaient sur l’échine, remontaient jusqu’aux épaules et envahissaient la tête pour s’amonceler dans les orbites et les narines rongées.

            Je fus libéré par une série de colloques auxquels m’avaient convié divers instituts d’Europe. Le vieux remède opéra : mon obsession s’atténua pendant le vol et disparut dès mon arrivée. Je craignais pourtant de retrouver mon cauchemar à mon retour. La veille, ma hantise reprit de la force, et je tentai de la combattre en explorant seul une futaie de hêtres où l’on comptait lâcher deux couples de lynx. Après quelques heures, je me reposai dans une clairière. La marche avait dissipé mon inquiétude. Les feuillages qui s’étageaient au-dessus de moi tamisaient la lumière sans l’assombrir et ouvraient au soleil de larges coulées dans l’ombre verte ; à travers mes yeux mi-clos, j’admirais l’élan de ces fûts que n’alourdissait aucune liane, ce sous-bois nettoyé de ses troncs abattus, ces fougères qui ne cachaient aucun piège. Des odeurs fraîches, piquante, allégeaient ma tête et ma poitrine. Je ne sais à quel instant les feuilles me parurent plus charnues et leur enchevêtrement plus dense ; sous le couvert stagnaient maintenant des effluves qui m’enivraient sourdement. Je marchais parmi des floraisons éclatantes écloses sur un lacis de verdure noire qui s’agrippait aux arbres vivants et aux souches mortes. La lune mûrissait comme un fruit entre les branches, et de temps à autre un tremblement de la pénombre me révélait, plaqué contre l’écorce, un pelage de fauve ou des écailles de serpent. J’éprouvais un sentiment de sécurité dont je ne m’étonnais pas : quelque chose de sinueux et de royal cheminait à mes côtés, qui se confondait avec la nuit. Puis je me trouvai allongé au plus épais d’un fourré. Une silhouette glissa près de moi comme ondule une fumée sombre ; je sentis le poids d’un corps, la pression retenue des griffes et la brûlure du regard.

            L’illusion s’évanouit d’un coup : je reconnus à travers mes larmes cet espace ordonné comme un parc à l’anglaise qui tient lieu de forêt à l’Europe. Ma déception et mon soulagement étaient également intenses : je me savais pardonné ; je savais aussi qu’il fallait combattre le cauchemar par le rêve. Je m’y appliquai dès que j’eus repris mes fonctions.

            Je commençai par me contraindre méthodiquement au souvenir. Je recomposai l’histoire qui me hantait en me forçant à en revivre chaque étape : l’arrivée d’Erèbe, l’opération, la mise au repos dans la cage. L’essentiel était de discipliner l’anarchie de la mémoire : j’explorai chaque image sans me permettre jamais d’anticiper sur la suivante avant de l’avoir épuisée. Vint une nuit où j’évoquai avant de m’endormir le corps d’Erèbe livré à mon scalpel, et où je l’opérai pendant mon sommeil. Je revis le rose sanglant des gencives, la gaine charnue de telle griffe, telle strie jaunâtre sur un filet de pus. Une semaine durant, je répétai l’expérience ; j’étais parvenu à dominer mon rêve. À moins que mon rêve, dès lors, n’eût commencé à me dominer.

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