Lettre au rebut


           Je ne sais pas à qui destiner cette lettre. Qui la lira n’y verra  qu’une preuve supplémentaire de déraison, et peut-être n’aura-t-il pas tort. Je ne me reconnais pas moi-même dans la décision que j’ai prise. Quant à dire si elle reflète mon tréfonds ultime ou l’aberration de l’âge, je suis incapable de trancher.

            J’ai toute une vie d’humaniste derrière moi. J’ai voté régulièrement à gauche et j’ai milité avec passion contre la peine de mort. Je pensais que la violence individuelle naît toujours de la violence sociale, jusqu'à trouver des excuses aux skinheads : leur culte de la haine, leurs insignes nazis et leurs chiens tueurs me semblaient surtout le témoignage d’une misère morale qui m’inspirait une compassion difficile mais justifiée. Ces certitudes charpentaient mon âme. Elles s’effondrent aujourd’hui, consumées par un foyer de douleur qui ne laisse plus en moi qu’une brûlure à vif, et le besoin lancinant de la vengeance imprimé comme une marque au fer rouge. La vengeance. Aurais-je jamais cru naguère trembler de convoitise en écrivant ce mot ?

            Mais peut-être le mal, s’il s’agit bien d’un mal, remonte-t-il plus avant : sans vraiment renier mes convictions, j’avais depuis longtemps cessé de m’enflammer pour elles. Leur charpente vermoulue ne devait plus soutenir grand chose, et mes idées s’étaient détachées de moi comme un fruit desséché qui libère son noyau. Mon enthousiasme de professeur m’avait quitté bien avant la retraite : j’avais renoncé à transmettre , les goûts des étudiants étant trop loin des miens. La vérité, c’est que je n’ai plus ma place dans cette époque où je perçois partout des retours de barbarie. Est-ce lucidité ou raidissement aveugle ? J’aurais répondu sans indulgence il y a vingt ans, mais aujourd’hui rien ne me paraît si simple : s’il est vrai que la vieillesse dépouille et laisse à nu, je ne sais si elle épure ou appauvrit, si elle aiguise le jugement ou le sclérose. En tout cas la nouveauté ne me tentait plus guère, tant  je voyais la médiocrité s’insinuer partout. Je me délectais de mes vieux livres, de mes vieux disques, je me coulais avec bonheur dans mes prédilections anciennes. Et je m’occupais de Loÿs.

            Loÿs était un lévrier noir de cinq ans, qui aurait pu vivre au moins cinq ans de plus. Naguère, je ne cédais pas sans gêne à l’attirance spontanée qui me portait vers les bêtes, car je croyais me devoir d’abord aux hommes. Fausse honte : la compassion doit s’étendre à l’ensemble du vivant. Mais un être jeune comprendra mal ce qu’un animal apporte à un vieillard : il est le surgeon d’eau vive qui persiste sous la glace quand l’âge s’est emparé de l’homme comme le gel prend un étang. Les amitiés se font rares, le lien social se relâche, l’instinct vital s’engourdit, le froid remonte dans les veines ; mais la joie de l’animal réchauffe le sang et ranime les sensations qui menaçaient de tarir. Quand, tout au plaisir de la course, Loÿs dévorait l’espace, je sentais grandir en moi une exaltation jumelle. En outre, il comblait un besoin de beauté qui est aussi une révélation de la vieillesse : avec les années, je pardonne de moins en moins à la laideur.

         Beaucoup de gens n’aiment pas la maigreur des lévriers, à moins que ne l’étoffe une fourrure épaisse. C’est une erreur de profane, que je n’ai jamais commise. Je préfère les pelages ras, qui soulignent mieux l’élégance de la structure osseuse et la sécheresse fuselée des muscles sous la finesse de la peau. Celle de Loÿs brillait comme un satin noir. J’aimais son cou serpentin, sa tête étroite, qu’il coulait le long de mon avant-bras pour poser sa truffe à la saignée de mon coude. Je sentais sa gorge palpiter contre mes veines dans ces moments de tendresse muette dont j’appréciais la réserve. Les lévriers  n’ont pas l’affection démonstrative. Ils sont pudiques et loyaux comme une figure de vitrail.

         Pendant cinq ans, la vie de Loÿs a épousé étroitement la mienne comme deux ruisseaux mêlent leur cours. Mes joies désormais sont veuves, car il était associé à toutes. Je suis amputé des plus spontanés de mes plaisirs. Je me rappelle des matins de septembre sur la plage, le sable désert où je le faisais courir. Des allées forestières toutes droites, bordées de fougères jaunies, des feuillages ardents brassés par un ciel d’eaux vives où passait parfois l’écho d’un brame. Loÿs fut le compagnon de ces vacances d’automne : il marchait à mes côtés pendant des heures, infatigable, avant de s’élancer pour rattraper le vent. Il était aussi le complice des soirs d’hiver, veillant près de moi comme un chien de pierre près d’un gisant tandis que je relisais un livre. Tous les jours, je l’emmenais sur la promenade qui jouxte le parc de Saint-Ambroise, plusieurs kilomètres sans voiture et bordés de hauts tilleuls. Loÿs bondissait de joie quand je détachais sa laisse : aller et retour, il couvrait le trajet plusieurs fois avec une rapidité qui me stupéfiait toujours. Moi, je souriais de son allégresse et je me sentais rajeunir.

 

        Levrier

           Monomanie sénile, concluront certains, mais je n’en suis pas si sûr. Si j’insiste à ce point sur les joies qu’il me donnait , c’est pour bien faire comprendre l’horreur qui m’a saisi lorsque ces deux chiens lui ont ouvert la gorge. Oui, je les ai vus lacérer sa peau de satin noir,  broyer ses vertèbres délicates et déchirer ses veines fragiles qui avaient si souvent battu contre mon pouls. Je crois bien avoir supplié leurs maîtres, mais ces salauds encourageaient leurs bêtes avec des exclamations et des rires gras. Le hurlement de Loÿs s’est étouffé dans le sang. Réduit à une impuissance abjecte, j’ai vu les deux chiens lui découdre le ventre et dévorer ses entrailles qui fumaient sur le sol.

            J’aurais dû penser à détacher sa laisse ; il aurait bondi hors de portée et les aurait distancés comme un chevreuil. Mais j’ai voulu avant tout faire bonne figure quand j’ai aperçu le groupe. J’étais un homme évolué, n’est-ce pas ? Je devais maîtriser la peur et le rejet. Je me suis donc persuadé que  nous n’avions rien à craindre : les crânes rasés, les dogues, toute cette panoplie impressionnante tenait surtout de l’esbroufe. Quand j’ai compris mon erreur, les deux chiens étaient déjà sur nous. C’était un matin d’hiver au ciel d’émail, où nous faisions craquer sous nos pas les feuilles blanchies par le givre. Un matin d’un bleu aigu et gelé, à jamais balafré par le sang.

            Je n’en veux pas à ces bêtes dont on a sélectionné les gènes pour en faire de machines tueuses, mais je ne peux pas leur pardonner à eux, qui se sont vautrés dans une jouissance ignoble en les excitant à la curée. Je suis bien trop vieux et bien trop las pour lutter contre la haine. Au contraire, je l’ai laissée s’implanter en moi comme un buisson vénéneux dont je savourerai bientôt les fruits. Tant pis si les âmes morales me condamnent ; j’ai perdu le goût de ruser avec moi-même et mes réserves de compassion sont épuisées.

            J’ai payé un détective privé pour découvrir leur repaire. C’est un entrepôt désaffecté où ils se rendent tous les soirs pour lamper de la bière et brailler en chœur. Demain, j’irai leur rendre visite dans le crépuscule suintant et froid. Je n’ai plus l’âge d’adopter un autre chien, car il risquerait de me survivre. La vieillesse a gelé en moi le dernier surgeon d’eau vive : la glace m’a pris tout entier, et il n’y aura plus pour moi de plage déserte rongée par les vagues ni d’allée forestière sous les feuillages d’automne. Alors, j’attendrai qu’ils soient bien ivres, et puis j’entrerai dans leur repaire et je les insulterai. Il n’en faudra pas beaucoup pour qu’ils m’assomment. J’espère bien qu’ils me tueront et qu’ils paieront leur crime au prix fort.

 

Sylvie Huguet

Nouvelle publiée dans Les Cahiers du Ru, n°44, été 2005